Ténèbres khmères: les revenants de Phnom Penh à propos de Kampuchéa de Patrick Deville
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| Publication date | 2014 |
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| Book title | Malaise dans la ville |
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| Series | Comparatisme et société |
| Event | Colloque international: Le malaise dans la ville |
| Pages (from-to) | 111-132 |
| Publisher | Bruxelles: P.I.E. Peter Lang |
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| Abstract |
Remonter le Mékong comme Patrick Deville dans les traces de Henri Mouhot, paisible explorateur du XIXe siècle, naturaliste chasseur de papillons, semble une entreprise plus idyllique que de parcourir le monde contemporain comme l’a fait Jean Rolin pour une enquête sur les chiens errants. Ma contribution au colloque « Villes infectées et déshumanisées » était centrée sur le récit de Jean Rolin, Comme un chien mort après lui (2009), qui conduit le lecteur aux endroits les plus ingrats du monde. Comparé à l’habitat peu attrayant des chiens errants, celui des papillons dans les forêts tropicales du Cambodge semble paradisiaque. Mais depuis 1863, l’année de la publication posthume du Journal de Mouhot où il évoque entre autres les temples d’Angkor, les choses ont changé irrémédiablement. Et, tout comme son confrère et ami Rolin, Deville évoque dans Kampuchéa (2011), récit qui tient le milieu entre un roman et un récit ou carnet de voyage, des villes et des pays hantés par les souvenirs de guerres et de révolutions récentes, aujourd’hui frappés des fléaux de la « surmodernité », corruption, exploitation des ressources naturelles par les multinationales, urbanisation sauvage et tourisme de nature douteuse.
Deville entraîne son lecteur de Thaïlande aux confins de la Chine, en passant par le Viêtnam, le Laos et le Cambodge. Mais au centre de son récit, il a placé Phnom Penh, où il assiste en 2009 à l’ouverture du premier procès par le Tribunal du génocide cambodgien d'un Khmer rouge, Kaing Guek Eav, nommé Douch, ancien directeur du centre de détention et de torture S-21, accusé de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Evénement clé du texte, ce procès fait revenir à Pnom Penh les fantômes de ses habitants morts. Le 17 avril 1975, l’armée des Khmers rouges avait réalisé en vingt-quatre heures l’exode de la population citadine (deux million d’habitants), sous prétexte d’un bombardement imminent par les Américains. Les Khmers, pour qui la ville était le lieu du mal, étaient bien déterminés à détruire tout ce qui pourrait rappeler l’Occident et à fonder une civilisation nouvelle, une société rurale sans classes. Les résultats catastrophiques de ce jusqu'au-boutisme révolutionnaire sont aujourd’hui bien connus : pendant les quatre années d’existence du Kampuchea démocratique, de 1975 à 1979, un quart de la population du pays (entre 1.7 million et 3 millions) a été éliminé. Considérant que « le procès des Khmers rouges est l’aboutissement d’une histoire vieille d’un siècle et demi », Deville présente un condensé de cette histoire, depuis la découverte d’Angkor par Mouhot jusqu’au procès pour génocide à Phnom Penh. Certes, après avoir été ignorées longtemps, les victimes des Khmers ont désormais leurs lieux de mémoire : l’ancien centre de torture S-21, son charnier au bord de la rivière, le bâtiment tout neuf du Tribunal où quatorze rescapés de S-21 sont venus témoigner contre leur bourreau. Certes, Douch a été condamné en 2012 à la prison à perpétuité. Mais les autres leaders khmers sont déjà morts ou mourront peut-être avant que les procès ne se terminent ou n’échouent à cause des dissensions entre les autorités cambodgiennes et les instances internationales. A Phnom Penh, la corruption prolifère, les fonds destinés au Tribunal sont détournés, les lieux de mémoire commercialisés. La question qui sous-tend Kampuchéa est celle de savoir comment la rencontre entre deux civilisations, entre Phnom Penh et Paris, a pu aboutir au génocide des années soixante-dix. Je me propose de centrer ma contribution sur la manière dont Deville procède pour répondre à cette question, enchevêtrant l’histoire et la géographie, tissant des allers et retours entre présent et passé, là-bas et l’ailleurs. Je montrerai comment, loin de se limiter aux faits historiques, l’auteur inscrit son récit dans la tradition des récits de voyage et d’aventure écrits fin XIXe, début XXe siècle (Mouhot, Loti, Conrad, Malraux), et le nourrit de témoignages contemporains du prêtre Francois Ponchaud, de l’anthropologue François Bizot, ainsi que des documentaires du cinéaste Rithy Panh. Par ses instruments stylistiques - la concision, l’ellipse, l’ironie - Kampuchéa suscite l’admiration du lecteur mais par ses analyses impitoyables d’une géopolitique plus que cynique et des comportements inhumains des hommes, il laisse celui-ci également dans un sentiment de malaise profond. Mots clés : Deville, roman/récit de voyage, Cambodge, Khmers rouges, histoire, géographie, géopolitique, génocide, procès |
| Document type | Conference contribution |
| Language | French |
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